Entretien avec Cindy Falquet #1


Cindy Falquet est franco-suédoise, membre du Conseil d’Administration et Chargée des Affaires Publiques de l’association suédoise FATTA. Elle discute ici de la création de l’association FATTA à la suite d’une affaire de viol en réunion qui a remué tout le pays et de la loi du consentement votée en 2018 qui qualifie de viol tout rapport sexuel sans consentement.








INFORMATIONS GENERALES SUR LA SUEDE

  • Premier Ministre : Stefan Löfven (Parti Social démocrates suédois des travailleurs)

  • Ministre de l’Egalité entre les femmes et les hommes, chargée de la lutte contre les discriminations et la ségrégation : Asa Lindhagen

  • Population : 10 millions

  • Intégration du droit des femmes et du féminisme dans le pays : les hauts fonctionnaires et chercheurs peuvent se dire féministe publiquement sans aucun problème. A titre d’exemple, le gouvernement social-démocrate, en place depuis 2014 (deux mandatures : 2014-2018 ; 2018- en cours) se revendique être un gouvernement féministe et le manifeste clairement.


QU'EST-CE QUE FATTA ?

FATTA en suédois : « Tu piges ? »


FATTA est une association pour toute personne qui souhaite s’impliquer contre la violence sexuelle et pour obtenir une intégration du principe de consentement dans la pratique et la législation. Elle est fondée en 2013 par un collectif de 5 artistes de hip-hop : Cleo, Sister Sol, Kristin Amparo mm (« Femstatic »), et l’association Make Equal. L’association obtient l’intégration de consentement dans la législation le 1er juillet 2018. Son objectif est maintenant de diffuser une culture du consentement et établir un changement sociétal autour de celui-ci. Pour cela FATTA :

  • Fait pression pour améliorer la qualité de l’enseignement de la sexualité et faire du consentement une part intégrante de l’enseignement dans les écoles

  • Aide le pouvoir judiciaire à avoir une connaissance appropriée de ce que signifie le consentement, ainsi que des mécanismes de la violence, notamment sexuelle

  • Brise la culture du silence sur les lieux de travail et dans les relations intimes

De nombreux articles intéressants sur le site internet de FATTA : (Votre navigateur vous proposera automatiquement de traduire le site en français. Si non, l’icône « Google Traduction » est à droite dans votre barre de recherche)


LA LOI DU CONSENTEMENT

La loi de consentement est l’apport de deux paragraphes dans le code pénal suédois qui ont instauré un nouveau délit : « le viol par négligence ». Tout rapport non-consenti est un viol et tout rapport réalisé dans certaines conditions sont aussi un viol : si la personne victime est mineure, endormie, sous l’emprise d’alcool ou/et de drogue, en situation de dépendance psychologique, économique…, ou victime de traite des êtres humains (prostitution).


Le grand changement est qu’on ne demande plus à une personne victime la raison pour laquelle elle accuse une autre d’un viol ; on demande à l’agresseur de justifier son comportement. Pour quelle raison n’a-t-il pas respecté une absence de consentement ?

ENTRETIEN REALISE EN NOVEMBRE 2020

Entretien #1

Pourrais-tu me parler de FATTA et de sa création ?

C.F : FATTA est une association créée en 2013 par un collectif d’artistes de hip-hop qui s’est allié avec l’association Make Equal qui se bat pour l’égalité des genres. Elle a été fondée à la suite d’une affaire de viol en réunion où les agresseurs ont été graciés par la justice. [*LA SUITE EST VIOLENTE*] Le viol a été commis avec une bouteille en verre et ils ont été relaxés parce qu’au moment où elle s’est mise à trop saigner, ils ont retiré la bouteille. Donc c’est très gentil de leur part et la justice a donc considéré que ce n’était pas un viol.


C'est horrible.

C.F : Oui, ça a été horrible, ça a fait déborder le vase. Un collectif de 5 femmes artistes de la ville d’Umeå, au Nord de la Suède, en a eu assez et a commencé à recueillir des témoignages anonymes de personnes victimes de viol pour essayer de comprendre quelles étaient les situations d’agression. On lit dans les médias que les femmes se font agresser dans des parcs à la tombée de la nuit, quand elles font leur jogging, par un homme qu’elles n’avaient jamais vu mais lorsqu’on regarde les statistiques – et c’est aussi ce qui est ressorti des témoignages – on voit que des femmes et des filles se font agresser chez elles par des hommes qu’elles connaissent : un ancien partenaire, un membre de la famille, un ami. Les personnes non-binaires se font aussi agresser mais elles ne sont pas encore représentées dans les statistiques.


A la suite de ces témoignages, les artistes de hip hop ont fait une chanson qui a engendré un énorme effet de mobilisation. Le viol n’est pas toujours un sujet facile d’accès. Cette fois-ci, le fait qu’un collectif de hip-hop devienne porte-parole d’un mouvement sur le sujet, a rendu l’information plus accessible et a concerné toute une partie de la population qui n’était pas forcément intéressée au départ. Grâce à ces jeunes gens issus de la culture populaire, des gens plutôt cool, le débat a été remis au centre de l’attention publique.


FATTA a ensuite démarré un travail d’opinion publique. Nous avons créé des débats et écrit des articles mais aussi directement parlé avec les politiques. Nous les avons un peu forcés à prendre position sur le sujet : « Nous avons recueillis tant de témoignages de gens qui sont victimes, et le système judiciaire n’est pas capable de le voir et de condamner les auteurs de violence. Qu’est-ce que vous en pensez ? Est-ce que vous trouvez que c’est normal ? ».



Comment se fait-il que ce viol qui est d’une violence incroyable a été mal jugé ?

C.F : Le problème fondamental était que la justice n’avait pas une vision de la violence, notamment sexuelle, qui était en accord avec la réalité. Pour avoir un jugement, une condamnation pour viol, il fallait que la femme prouve qu’elle avait essayé de se débattre, qu’elle avait protesté… mais ce n’est pas sérieux ! On sait très bien que face à des violences sexuelles les personnes victimes ne peuvent pas se débattre parce que leur corps essaie tout simplement de survivre et ne réagit plus. Elles sont pétrifiées. Ça n’a donc pas de sens de demander à quelqu’un qui est déjà en train d’être agressé de devoir en plus se débattre pour que l’agression soit reconnue et condamnée par la justice. Le point de départ est que s’il n’y a pas eu un consentement, c’est non, il ne faut pas avoir de relation sexuelle.


Les critiques, au départ, nous disaient « vous voulez faire signer des contrats aux gens avant un rapport… non le sexe ça ne marche pas comme ça ! Il faut de la spontanéité. » Pour les tacler, nous avons fait comprendre qu’il n’y a rien de plus sexy, il n’y a pas plus attractif, que le consentement. Tu ne veux pas avoir de relation sexuelle avec quelqu’un qui ne veut pas en avoir avec toi !

Vous avez donc réussi à toucher une partie de la population qui n’était pas concernée grâce à la culture populaire du hip hop, à la culture populaire.

C.F : Ce qui a fait pencher la balance est que nous avons rendu le débat compréhensible pour une plus grande partie de l’opinion publique. A ce moment-là, les gens qui n’ont pas forcément une éducation supérieure, qui sont un peu loin des débats de société ont directement compris que le consentement devait être évident.


Pour rendre le débat compréhensible et attractif, nous avons employé des moyens assez cools ! Nous avons fait beaucoup de concerts et des interviews avec le collectif de hip-hop. Il a été interviewé dans des grosses matinales, des radios, des télés. Nous avons fait du merchandising : des super beaux t-shirts, des sweat-shirts, des colliers conçus dans l’esprit du monde du hip-hop, comme les grosses chaînes des rappeurs mais avec « FATTA » dessus et les gens se promenaient avec. Il y a eu beaucoup de merchandising en rapport avec la culture de rue sauf que là, nous ne les avions plus uniquement dans les quartiers mais à la télé, au Parlement. Nous avons créé un mouvement populaire.


En parallèle, nous nous sommes entourés d’experts. C’est-à-dire des professeurs émérites en droit, comme Madeleine Leijonhufvud en droit pénal, des gens qui étaient vraiment tout en haut de la hiérarchie juridique en Suède. C’est un débat qui est plus vieux que la création de FATTA ; Il y a longtemps que les juristes, par exemple, qui sont féministes, considéraient la législation comme trop vieille. Il fallait la mettre au goût du jour en arrêtant d’avoir un point de départ selon lequel il faut avoir à protester contre une relation sexuelle pour que ça puisse être qualifié de viol.


Ce sont ces deux univers différents qui ont regroupé tout le monde derrière un même combat.

C.F : C’est ça. Cette association nous a aidé à avoir les compétences techniques qui ont donné une grande crédibilité au mouvement. Mais nous sommes aussi des enfants de notre temps et nous nous rendons compte que pour toucher les gens il faut avoir une communication qui parle, un visuel attractif. L’idée était de faire en sorte d’être entendu au niveau politique et que le consentement devienne sexy au niveau populaire. Les critiques, au départ, nous disaient « vous voulez faire signer des contrats aux gens avant un rapport… non le sexe ça ne marche pas comme ça ! Il faut de la spontanéité. » Pour les tacler, nous avons fait comprendre qu’il n’y a rien de plus sexy, il n’y a pas plus attractif, que le consentement. Tu ne veux pas avoir de relation sexuelle avec quelqu’un qui ne veut pas en avoir avec toi !


Avec la construction de ce mouvement, FATTA a ensuite vraiment pressé la sphère politique. Nous envoyions constamment des enquêtes aux politiques de chaque parti en leur demandant de prendre position pour éviter qu’ils se cachent. Nous avons exigé de tous ceux qui étaient au Parlement qu’ils prennent publiquement position. On a appelé ça le Fatta-kollen (le « check-up »). Nous prenions ce que chaque parti disait, on le publiait et on le commentait à chaque fois. Ils n’ont pas été laissés en paix pendant plusieurs années [rire]. Nous avons finalement eu une majorité parlementaire qui soutenait la loi pour le consentement et elle a été votée.


Les médias français ont écrit sur votre loi sur le consentement. Le Monde, en particulier, a interrogé une juriste au moment où la loi est passée en 2018. Elle était favorable mais s’inquiétait de la difficulté à juger ce consentement. Le journal est retourné l’interviewer cette année, 2 ans après l’application de la loi. Elle a cette fois témoigné de la simplicité du jugement des cas de viols grâce à cette loi. Elle a en fait compris l’évidence que lorsqu’une femme porte plainte pour viol c’est qu’il y a bien eu un crime. Elle ne veut pas simplement nuire à l’homme ou je ne sais encore quelle raison. Elle a même dit qu’elle ne comprenait pas pourquoi la loi n’était pas passée plus tôt !

C.F : C’est intéressant parce que d’un point de vue socio-culturel il y a une grande loyauté envers le système en place en Suède. Si tu regardes les statistiques internationales les suédois ont, en général, confiance en les institutions. Ce n’est pas vraiment comme en France où, à priori, nous sommes contre un projet avant même de regarder de plus près de quoi il s’agit. Ici en Suède, une fois que les pouvoirs publics ont pris une décision, à priori, c’est pour une bonne cause. Ça a été la même chose quand on a fait passer la loi contre les violences éducatives en 1979. Avant le passage de la loi, il y avait 70% des suédois qui étaient contre. Ils trouvaient que l’Etat se prenait des libertés qu’il ne devrait pas avoir. Trois mois après le passage de la loi, 75% des gens étaient en faveur de celle-ci. C’est une réaction très suédoise on va dire.


Maintenant, la base pour porter plainte pour viol est l’absence de consentement lors d’un rapport sexuel. C’est-à-dire que l’agresseur aurait dû comprendre que son/sa partenaire sexuelle n’était pas consentent.e ; il a négligé de s’assurer de son consentement.

Deux ans après le passage de la loi du consentement, y a-t-il eu des améliorations autour de la question du viol ? Une diminution des agressions, une diminution de la responsabilisation de la victime, une meilleure prise en charge des cas de viols par la justice…

C.F : En ce qui concerne la diminution des agressions, c’est un problème un peu compliqué. Nous pouvons considérer les agressions qu’au regard des dépôts de plainte et il est estimé que seulement 10% des viols commis sont rapportés et font donc l’objet d’une plainte. La plupart des agressions, malheureusement, ne sont pas connues. Nous espérons justement, puisque la question du consentement est au centre du débat, une augmentation du nombre de plaintes. Si tu compares les chiffres avant et après la loi, il y a eu 4 895 viols rapportés en 2017 contre 5 930 en 2019, soit une augmentation de 21%. Le lien est clair, c’est très positif.

Et pour ce qui est de la stigmatisation des victimes ?

C.F : Nous travaillons aussi beaucoup avec les associations et les refuges pour femmes et filles qui nous disent que les victimes de viol se sentent plus en droit de porter plainte. Elles se sentent plus soutenues par la société et le système judiciaire. Il y a moins de responsabilisation de la victime de type : « Qu’est-ce que tu avais sur toi ? Qu’est-ce que tu portais ? Tu l’as provoqué. » C’est aussi un point très positif.


L’agresseur est donc maintenant placé comme responsable.

C.F : Il y a vraiment eu un changement de paradigme. « La loi pour le consentement » c’est le petit nom populaire de la loi mais ce n’est pas vraiment une loi. C’est deux nouveaux paragraphes qui ont été introduits dans le code pénal et qui ont instauré un nouveau nom de délit : « le viol par négligence ». Maintenant, la base pour porter plainte pour viol est l’absence de consentement lors d’un rapport sexuel. C’est-à-dire que l’agresseur aurait dû comprendre que son/sa partenaire sexuelle n’était pas consentent.e ; il a négligé de s’assurer de son consentement. Cela peut être une situation où la personne victime ne parle pas, ne bouge pas ou ne rend pas les caresses pendant l’acte. La condamnation pour viol grave ou « négligence consciente » a lieu si la personne violée avait en plus signifié qu’elle ne voulait pas ce rapport et que l’agresseur l’avait bien compris mais n’en a pas tenu compte. Cela responsabilise les partenaires sexuels.


Ce qui reste compliqué d’un point de vue juridique à juger, c’est lorsqu’il y a une relation sexuelle avec un consentement initial, que la personne agressée au cours de l’acte ne souhaite plus continuer mais que son partenaire la force à quand même terminer. Cela n’enlève rien au fait que c’est une agression mais c’est plus compliqué à juger. Il y a aussi tous les cas où l’agresseur dit qu’il n’avait pas compris que la personne ne voulait pas, mais il y a des dispositions techniques dans la loi qui montrent qu’il ne peut jamais y avoir de consentement dans certains cas (liste au début de cet entretien).


J’ai l’impression que c’est aussi compliqué pour le viol conjugal. Une femme pense souvent qu’elle doit nécessairement avoir une relation avec son mari et parfois se force pour le faire. Dans ces cas c’est aussi difficile à qualifier parce qu’elle ne dit jamais non mais elle en garde ensuite des séquelles.

C.F : La Suède a changé la loi en 1974, je crois, pour ce type de cas. Depuis il y a une disposition pour « viol conjugal. » Le problème à ce moment-là n’est pas juridique mais culturel. Les personnes mariées, en particulier les hommes, n’ont pas été éduquées dans une culture qui statue que même si tu as un partenaire auquel tu es marié, tu n’as pas un libre accès au corps de cette personne.


Le viol conjugal est une des zones grises, comme elles sont appelées, importante à discuter parce que le problème est multiple. C’est-à-dire que, déjà, les hommes pensent souvent qu’ils ont libre-accès à beaucoup de corps, que ce soit à ceux auxquels ils sont mariés ou non. Mais il y a aussi cet autre aspect où la sexualité des femmes a été complètement négligée et supprimée au profit de l’intérêt du partenaire.


Cette problématique fait d’ailleurs partie du travail qu’on mène à FATTA. Nous sommes en train de créer un recueil de 4 nouvelles qui parlent du consentement de différentes façons : sur les zones grises, du point de vue de l’agresseur, du point de vue de l’agressée. C’est justement pour relancer le débat et le recentrer sur la sexualité et l’importance d’en parler. FATTA a été très bien pour parler des interdits : parler des violences, parler des dispositions juridiques à respecter... aujourd’hui on aimerait plus inciter les gens, les motiver, à avoir des relations sexuelles avec du consentement [rire]. Nous souhaitons parler de sexe de façon plus positive parce que c’est trop facile pour la critique de nous taxer de « prudes ». C’est trop facile pour Catherine Deneuve & Co d’écrire des articles qui disent qu’il ne faut pas enlever le jeu sexuel. [rire] Nous ne sommes pas contre le sexe, juste contre la violence !


Cette loi, ces deux nouveaux paragraphes sur le consentement, ont donc permis une meilleure prise en charge des cas de viol par la justice.

C.F : Oui, très clairement. Parce qu’en 2017 on avait 190 condamnations pour viol contre 333 en 2019 donc une augmentation de 75%. C’est énorme et peut être expliqué par deux aspects :

1) L’augmentation du nombre de plaintes, il y a forcément une base de jugement plus large.

2) Le fait que la Suède ait donné des lignes directrices plus claires à la justice. La manière dont les paragraphes sont écrits pousse à ne plus demander aux victimes de justifier leur accusation, mais de demander aux agresseurs de justifier leur comportement. C’est une grosse différence.


Il y a encore de nombreux cas où la justice n’a pas fait ses devoirs. Nous avons un conseil pour les préventions des délits, crimes et infractions. Au moment où la loi a été votée, FATTA a demandé un rapport d‘analyse à ce conseil pour qu’ils regardent au bout d’un an de loi les rendus des jugements. Les chiffres que je te cite viennent de ce rapport.


C’est très intéressant parce que FATTA a des juristes et a vraiment suivi le projet de cette loi du début à la fin, nous avons les compétences pour analyser la situation. Nous avons donc travaillé avec la personne qui a écrit ce rapport et cette institution étatique. La conclusion est que la loi les fait espérer une évolution positive. C’est super parce que ça ne faisait qu’un an qu’elle était en place et ça ne fera qu’aller de mieux en mieux ! Au fur et à mesure que nous formons les juges, les avocats, le personnel juridique à cette loi et à la façon dont elle est mise en place, les chiffres devraient aller en s’améliorant sachant que nous avons déjà eu le résultat espéré, c’est génial.


EN SAVOIR PLUS

  • Résumé de la loi du Centre National de Recherche contre les violences faites aux femmes (lisible en français avec le google traduction automatique de votre navigateur) ici

  • Le Monde : Bilan deux ans après le passage de la loi du consentement ici


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