Entretien avec Francine Bavay, Elu.e.s Contre les Violences faites aux Femmes

"Les femmes sont toujours moins visibles et la priorité de dernier rang."


Née en 1952, Francine Bavay est féministe depuis ses 15 ans. Ancienne femme politique engagée auprès des verts, elle se bat toute sa vie pour la cause environnementale et féministe. C’est en 2003 qu’elle créé l’association Elue-es contre les Violences faites aux Femmes pour combler le manque d’implication du gouvernement français sur le sujet. Francine Bavay discute ici des raisons de la création de son association et de la place que prend le sujet des violences au gouvernement et dans ses politiques publiques.



ENTRETIEN REALISE EN OCTOBRE 2020

Vous avez créé l’association Elu.e.s Contre les Violences faites aux Femmes en 2003. Dans quel but, quel est l’élément qui vous a poussé à créer cette association ?

F.B : En 2002, quand j’ai été élue en Île-de-France, il y a eu la nomination d’une déléguée interministérielle au droit des femmes. Quand elle a cherché à financer une enquête nationale sur les violences envers les femmes en France (ENVEFF), le gouvernement français, Lionel Jospin alors Premier Ministre, a refusé d’accorder suffisamment de budget pour lancer cette première étude universitaire. Un jour j’ai lu dans Le Monde la déléguée interministérielle, Geneviève Fraisse, qui parlait de ce sujet. Je lui ai directement proposé de participer de manière régionale.


En 2002, voilà que s’annonce une élection présidentielle. Le débat tourne autour des violences faites aux biens. C’est-à-dire les voitures qui brulaient ou les chaises qu’on dérobait… Geneviève Fraisse et moi sortons alors une tribune dans Le Monde. Nous disons ce que nous savions déjà : qu’un nombre extrêmement important de mains courantes rédigées dans les commissariats la nuit ne concernaient pas la destruction de biens mais les violences faites aux femmes, et qu’elles étaient plutôt réalisées par des proches. Les voitures sont-elles considérées comme plus précieuses que les êtres humains dans notre société ? Dans la foulée de cette tribune, nous décidons de créer une association d’élu.es qui luttent contre les violences faites aux femmes (ECVF) pour essayer de promouvoir les politiques publiques qui existaient déjà sur la question et lançons l’Appel Concerné.es (Appel de nouveau lancé en 2011).


Le gouvernement ne le faisait pas du tout, promouvoir ces politiques publiques ?

F.B : Personne ne dira qu’il ne fera rien sur les violences mais bon… notre idée c’est de promouvoir une politique à la hauteur des enjeux et faire connaître les bonnes pratiques.


De quelle manière le faites-vous auprès des élu.es ?

F.B : ACVF a demandé un agrément pour faire de la formation à celles et ceux qui le souhaitent. Il n’y en a pas énormément… Souvent les candidats aux formations sont plutôt des femmes qui sont déjà sensibilisées à la question. C’est la difficulté à laquelle ECVF doit se mesurer.

On a aussi fait une exposition qui a eu un énorme succès, une newsletter qui permettait à nos membres de faire du benchmarking, et lancé il y a 3 ans le Prix ECVF attribué à la collectivité la mieux engagée contre les violences faites aux femmes.


Pouvez-vous me donner des exemples d’élu.e.s qui ont mis en place des dispositifs ou fait des actions grâce à votre association ?

F.B : Si je peux citer un exemple emblématique c’est la ville de Laval. A Laval il y avait une élue très concernée par la question. Sylvie Deslandes était médecin et voyait donc dans son cabinet les dégâts de la violence sur les femmes. Elle a lancé une politique publique avant que la ville ne change de couleur politique, la mairie est alors restée adhérente de l’association après son départ. C’est le cas emblématique d’une politique positive qui a été poursuivie.


Plus généralement, selon vos impressions, est-ce que vous avez vu une amélioration des mesures politiques prises pour diminuer les violences faites aux femmes depuis que vous avez commencé votre carrière politique ?

F.B : Il est très difficile de répondre à cette question. Pourquoi ? Les jeunes femmes sont plus victimes que les femmes plus âgées, même s’il y a des féminicides à tous les âges. Donc pour quelqu’un de mon âge il est difficile de dire si le niveau de violence a augmenté ou baissé. Je pense qu’il n’y a pas beaucoup d’évolution positive et que la société est devenue beaucoup plus brutale avec les femmes à partir du moment où la pornographie est devenue assez culturelle et banale. Je pense que les jeunes femmes ont plus pris l’habitude d’être considérées comme des objets, plus que ne pouvaient l’être les femmes de ma génération. Ce n’est que ma vision.

En ce qui concerne les politiques publiques, elles ont évolué, pris en compétence mais suffisent-elles à répondre aux enjeux ? Je ne pense pas.


Les personnes de la classe politique parisienne prennent-elles davantage de mesures aujourd’hui ? Y a-t-il davantage de discussions autour des violences faites aux femmes ?

F.B : A Paris évidemment il y a une politique en la matière. La ville est adhérente de l’association qui est d’ailleurs présidée par Hélène Bidard, en charge de ces questions pour la Mairie de Paris. Est-ce que cela a permis d’arriver à ouvrir suffisamment de places pour les personnes qui auraient besoin d’un hébergement d’urgence ? Nous en sommes encore loin, à Paris comme dans toute la région d’Île-de-France.


De toute façon, c’est l’Etat qui est à la manœuvre en matière de questions sociales. La ville de Paris peut faire ce qu’elle veut, s’il n’y a pas les moyens fournis par l’Etat on n’y arrive pas ! C’est l’enjeu des batailles du moment. La précédente responsable au droit des femmes, Mme Schiappa, parlait mais elle n’avait pas de budget. Donc ce n’est pas avec le peu d’engagement de l’Etat qu’on va pouvoir faire bouger les choses.


Avez-vous toujours eu la possibilité de vous battre contre les violences faites aux femmes dans votre métier ?

F.B : Bien sûr, on le peut toujours ! C’est juste compliqué parce que c’est toujours la question de dernière priorité. Je vais prendre un exemple. Quand j’étais Vice-Présidente de la région Île-de-France, on a créé des organismes pour améliorer l’effectivité des politiques, de la culture en passant par la recherche ou la diversité sociétale. Le dernier organisme qui a été ouvert est le centre Hubertine Auclert qui concerne le droit des femmes. Nous étions en fin de mandature et, avec la complicité de Claire Villiers autre Vice-Présidente, j’ai menacé d’interpeller publiquement ceux qui n’auraient rien fait sur la question pendant la campagne suivante. Nous avons enfin obtenu gain de cause ! Après un bras de fer d’importance… bien sûr que cela ne va pas de soi ! Il faut être déterminé pour faire des politiques féministes. Même sans utiliser ce mot là, pour faire des politiques envers les femmes.


Votre association a relayé plusieurs articles montrant que, au sein même de la classe politique, on cherche à faire disparaître les histoires de violences et d’harcèlements sexuels, est-ce que c’est courant ? Est-ce que ça arrive encore énormément ?

F.B : L’enjeu n’est pas de savoir si ça arrive énormément, l’enjeu c’est que ça arrive et quand ça arrive ce n’est pas considéré comme grave. C’est le vrai problème. Finalement c’est parole contre parole et une femme est toujours soupçonnée de mentir alors que les hommes ont le droit à la présomption d’innocence.


Si les personnes qui nous dirigent agissent ainsi c’est impossible de faire bouger les choses au niveau de la population…

F.B : Ce n’est pas sûr ! On peut dire qu’il y a des gens en situation de pouvoir qui outrepassent leurs droits et confondent pouvoir et responsabilité. Le fait qu’il y en ait quelques-uns qui se comportent de cette manière ne concerne pas toute la classe politique, loin s’en faut heureusement.


Il me reste deux dernières questions pour vous, questions que je pose à chaque personne avec qui je m’entretiens. En premier, que diriez-vous à une personne qui pense que les violences faites aux femmes ne sont qu’une invention féministe ?

F.B : Je lui rirais au nez ! Parce que je sais très bien que c’est faux et que c’est l’argument idéal des harceleurs et violeurs de tous poils. Ils pensent qu’il suffit de caractériser votre comportement comme de la frustration - ou je ne sais quel comportement de séduction maladroit - et la violence n’existe plus.


Et enfin, que serait selon vous LA chose à faire pour éliminer les violences sexistes et domestiques ?

F.B : L’éducation. Je pense que les filles ont le droit de savoir dès leur plus jeune âge qu’elles sont des personnes à part entière. Les garçons ont aussi le droit de savoir que les filles sont leurs égales et qu’il n’y a pas de hiérarchie dans la société. Or actuellement notre société est basée sur une hiérarchie implicite entre les femmes et les hommes.


Donc en fait, ce serait de la sensibilisation à l’école ?

F.B : C’est l’éducation bien sûr, plus que de la sensibilisation. On ne peut pas en parler que de temps en temps. Cela doit être inhérent à tous les programmes. Moi je serai tranquille quand plus aucune petite fille de trois ans ne me dira que les garçons c’est plus important que les petites filles. Il faut des générations pour y arriver. Je m’en rends compte, une génération c’est trop court !


C’est remettre en question un système depuis des millénaires donc c’est long et lent.

F.B : Il ne faut pas dire que c’est depuis des millénaires parce qu’il y a des périodes où les femmes étaient beaucoup plus autonomes et respectées. Par exemple comme au moyen-âge, dont on parle très peu. Il ne faut pas croire que ça a toujours été comme aujourd’hui ! C’est ce qu’on a dans la tête et qui nous envoie à nous résigner. L’histoire n’est pas un lent progrès vers l’égalité. Elle est faite de constructions et de déconstructions, et quand je dis que c’est toute l’éducation qui doit être transformée elle doit l’être profondément aujourd’hui !



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