Entretien avec Laurent Le Texier, communicant

"Les violences conjugales ce ne sont pas des femmes avec des coups d'abord, ça ce sont les conséquences."

Laurent Le Texier est le directeur de communication de la ville de Villiers-le-Bel dans le Val D’Oise. Il discute ici de sa campagne « Paroles d’Hommes » construite en 2019, des violences conjugales et de leur contexte dans la ville où il a grandi et travaille maintenant, ville cosmopolite de la banlieue parisienne.













QU’EST-CE QUE LA CAMPAGNE « PAROLES D’HOMMES » ?

La campagne d’affichage « Paroles d’Hommes » a été réalisée par la ville de Villiers-le-Bel en novembre 2019. Campagne de sensibilisation contre les violences conjugales, la campagne s’adresse pour la première fois aux hommes, les auteurs de ces violences. Il faut « interpeller les premiers concernés » explique le maire de la ville Jean-Louis Marsac, dont les propos ont été repris par Slate, et déconstruire les stéréotypes de genres pour diminuer les violences : battre sa femme ce n’est pas être « viril », ce n’est pas être un « vrai » homme.

La campagne a été très bien reçue par les médias grâce à son originalité. Les campagnes de communication sur le sujet des violences sexistes et domestiques s’adressent généralement aux victimes, mais il est à ce moment-là déjà trop tard.


« Les violences conjugales ce ne sont pas des femmes avec des coups d’abord, ça ce sont les conséquences. Le point de départ ce sont des hommes qui pensent que pour régler leurs frustrations, pour régler leurs problèmes, pour régler je ne sais pas quoi, c’est bien et normal de frapper sa femme. Voir plus. Il y a une banalisation. » - Laurent Le Texier


Les 5 visuels de la campagne :


Directeur de communication : Laurent Le Texier

Photographe / graphiste : Alain Fretet


Retrouvez la campagne : ici

ENTRETIEN REALISE EN SEPTEMBRE 2020

La campagne « Paroles d’Hommes » n’est pas la première action contre les violences conjugales réalisée par la Ville de Villiers-le-Bel. Pouvez-vous m’en dire plus ?

L.LT : Nous avions déjà fait des campagnes qui s’adressaient plus particulièrement aux femmes, les victimes. Cela fait presque 20 ans que la Ville de Villiers-le-Bel est engagée contre les violences faites aux femmes après un fort élément déclencheur. Une femme qui a disparu et qui n’a jamais été retrouvée. Avant sa disparition, elle avait déposé une dizaine de mains courantes contre son mari pour violences. Il a été retrouvé des traces de sang dans leur appartement. Son mari n’a jamais avoué mais a été condamné aux assises en prenant, je crois, 30 ans de prison. Cette femme c’était une jeune maman connue dans son quartier et l’histoire a provoqué un vif émoi. La Ville s’est positionnée à ce moment-là.


Dans cette campagne « Paroles d’Hommes », vous vous adressez directement aux hommes, et non aux femmes comme nous avons l’habitude de voir. Pour s’attaquer directement au problème des violences conjugales il faut parler aux agresseurs. Pouvez-vous m’expliquer comment cette campagne a été construite ?

L.LT : Il faut savoir qu’à l’époque de l’histoire que je viens de vous raconter, je faisais partie d’un groupe de travail contre les violences conjugales et j’avais alors déjà proposé qu’on s’adresse aux hommes dans une campagne. Personne n’avait été intéressé par mon idée. Il y a 20 ans, on était encore à lever la chape de plomb sur les violences. Il fallait faciliter le témoignage des femmes. Je comprends donc a postériori mes collègues et partenaires. A l’époque j’étais cependant déjà convaincu qu’il y avait quelque chose d’essentiel qui se jouait là.


On arrive ensuite au printemps 2019. En discutant avec le maire et son cabinet nous nous sommes mis d’accord pour faire une campagne et je leur ai dit que je souhaiterais faire une campagne en direction des hommes.


J’ai parmi mes amis un photographe, Alain Fretet, qui bosse notamment pour le magazine Rolling Stone. Un jour en prenant un café avec lui je lui ai proposé la campagne, il s’est montré très enthousiaste et on a bossé tous les deux sur ce projet. Je connais toutes les personnes qui ont été prises en photo ; pour autant, je n’ai pas pris n’importe qui. Quand je dis « n’importe qui », je parle d’identification des habitants de la ville avec les personnes photographiées. Certains modèles sont connus à Villiers-le-Bel. Par exemple, le coach sportif a travaillé plusieurs années dans des salles de sport ici donc des jeunes adultes le connaissent. Il est assez emblématique. Un autre modèle qui s’appelle Karim est informaticien et professeur de boxe dans la ville voisine mais a aussi beaucoup d’élèves qui viennent de Villiers. Il y a pas mal de gens qui connaissent notamment sa droiture d’esprit. Le casting s’est déroulé de cette manière.


Je voulais que des personnes « exemplaires » donnent l’image du comportement à avoir envers les femmes.

Pourquoi avez-vous choisi des modèles qui devaient être connus par les habitants, quel était votre objectif ?

L.LT : Je voulais que les personnes que nous faisions parler dans notre campagne permettent une identification avec les hommes de Villiers-le-Bel parce que nous espérions profiter de cette identification pour assener notre message contre les violences conjugales.


Je voulais que des personnes « exemplaires » donnent l’image du comportement à avoir envers les femmes. Quand le coach dit « Ça ne fera jamais de toi un bonhomme », il s’adresse clairement, et c’était notre cible, aux jeunes adultes qui pensent de manière mécanique : « quand on a des gros bras on est un bonhomme, si on parle mal aux femmes on est un vrai mec. » Le coach, en faisant passer ce message, s’attaque à la déconstruction des caricatures du « vrai » homme.


Les personnes qu’on a choisies comme modèles, excusez-moi mais j’assume, elles donnent une image d’elles « virile ». On l’a fait dans ce sens : virilité et violence ça n’a aucun rapport. Cela étant, la virilité qui est l’un des schémas des sociétés patriarcales, se déconstruit aussi ; mais il faut pouvoir communiquer ! C’est-à-dire, rentrer en compréhension et en identification avec les personnes qu’on cible dans nos messages et dans nos actions pour avoir un impact, les toucher.


Donc effectivement on a pu sur certaines photos jouer sur l’attitude virile des personnes. Parce qu’on est dans les valeurs de « banlieues » : Il y a énormément de jeunes hommes qui vont dans les salles de musculation pour être athlétiques et si possible encore plus. Si l’on ajoute à ça un brin de machisme fréquemment rencontré dans les cultures originaires d’Orient ou d’Afrique (même si les rapports femmes - hommes ne se résument pas à un simple rapport de domination - subordination dans ces dites cultures !), je pense que c’est complexe, ça créé un terrain propice à la violence envers les femmes... De la même manière, en termes de référent culturel, si l’on regarde les codes du rap, qu’on aime ou non ce genre de musique, le rappeur caricatural est souvent entouré d’une dizaine de femmes à moitié nues. Cela façonne une image évidemment sexiste et macho à laquelle un jeune gars de banlieue va être invité à s’identifier. Je voulais qu’on mette les pieds dans ce plat.


Avez-vous vu les impacts un an après la diffusion de la campagne ? Il y a eu un très bon retour médiatique, qu’est-ce que ça a donné dans votre ville ?

L.LT : On a eu de bons retours d’habitants, aussi bien des hommes que des femmes, soit parce qu’ils reconnaissaient les modèles, soit parce qu’il la trouvait pertinente. J’ai de nombreux collègues (hommes et femmes), qui ont affiché des posters de cette campagne dans leur bureau. Un an après, on nous en demande encore régulièrement.


Maintenant sur le plan quantitatif, je ne sais absolument pas. La ville a signé une charte avec le préfet, le président du tribunal de Pontoise, l’Education Nationale dans le cadre d’un programme pluriannuel de lutte contre les violences conjugales et un point doit-être fait le 25 novembre. Mais depuis le lancement de la campagne, il y a aussi eu les confinements. Ce sont des moments qui exacerbent les tensions au sein d’un couple ou d’une famille. Tous les observateurs de la chose annoncent une hausse très sensible des violences intra familiales.


Par ailleurs, si demain la Ville fait un flyer indiquant « Si vous êtes victime de violences conjugales appelez tel numéro », dans les 15 jours qui suivent il y aura un afflux de signalements. Un observateur un peu imbécile dira qu’il y a une augmentation des violences conjugales à Villiers-le-Bel. Mais non, pas forcément ! On l’a déjà constaté… une hausse du nombre de signalements ne signifie pas nécessairement une hausse des violences. Regardez l’effet #MeToo. C’est donc très difficile de se rendre compte de l’évolution réelle des violences intrafamiliales et conjugales. Les mieux placés pour donner ces retours sont les policiers et les travailleurs sociaux. Aussi bien dans la police municipale que nationale, il y a une personne référente pour traiter ce type de cas. On s’est rendu compte que c’était préférable pour accueillir une femme victime.


En revanche, même sans un retour quantitatif, la campagne nous a permis de nous inscrire dans un discours disant « Eh ! Les violences conjugales c’est d’abord l’affaire des mecs ! » Les gens qui frappent sont les hommes. On a remis les choses dans le bon sens. Les violences conjugales ce ne sont pas des femmes avec des coups d’abord, ce sont les conséquences. Le point de départ ce sont des hommes qui pensent que pour régler leurs frustrations, pour régler leurs problèmes, pour régler je ne sais pas quoi, c’est bien et normal de frapper sa femme. Voire plus. Il y a une forme de banalisation.


Culture de la violence je ne sais pas. Mais domination masculine c’est sûr. Il y a encore énormément de travail à faire. Y compris d’ailleurs chez les femmes. Et je pense que c’est plus prenant chez les jeunes femmes. Certaines peuvent légitimer le discours en disant « J’ai déconné. »

Il y a une culture de la violence et de la domination masculine très forte en France.

L.LT : Culture de la violence je ne sais pas. Mais domination masculine c’est sûr. Il y a encore énormément de travail à faire. Y compris d’ailleurs chez les femmes. Et je pense que c’est plus prenant chez les jeunes femmes. Certaines peuvent légitimer le discours en disant « J’ai déconné. », « Ce jour-là je me suis habillée de telle manière, je comprends qu’il m’ait frappée ! »

C’est intériorisé.

L.LT : Oui bien sûr ! C’est terrifiant. On arrive à renverser la culpabilité autour de ces violences. C’est la femme qui se sent coupable. Il y a vraiment beaucoup de choses à déconstruire sur ce plan.


Que diriez-vous à quelqu’un qui a intériorisé cette domination et cette violence ? Ou alors qui soutient que les violences faites aux femmes ça sont une invention féministe ?

L.LT : Je peux lui dire qu’une femme tuée tous les trois jours ce n’est pas un mensonge. Et on ne parle ici que des victimes « définitives » ! On ne parle même pas des femmes qui se prennent « juste » un petit coup de poing. On ne parle que des femmes décédées, assassinées.


Ensuite on arrive sur toute la difficulté de déconstruire des stéréotypes. Il faut pouvoir rentrer en empathie avec la personne pour pouvoir discuter et faire bouger les lignes petit à petit. C’est extrêmement compliqué parce que si on prend le sujet frontalement, c’est un rejet. Ce principe devrait d’ailleurs être compris en haut lieu et sur d’autres domaines… C’est pour ça que je reviens sur le choix des modèles de la campagne. Ils pourraient être les grands frères de la majorité des jeunes de Villiers-le-Bel. « Ce gars-là je le respecte, qu’est-ce qu’il a à me dire ? Ah ! Il dit ça ? Il y a peut-être quelque chose à entendre parce que je ne peux pas douter de ce mec-là, c’est un vrai mec. » Je me place ici dans le registre sémantique de ce type de culture « macho. » : « Le prof de boxe, le coach je les connais, je ne peux pas douter que ce sont de vrais bonhommes, s’il dit ça c’est qu’il y a une raison. »


Pour revenir sur votre question, quand on est sur un échange c’est un travail long pour faire bouger la personne petit à petit et sinon c’est l’échec complet. Sinon il faut que cette personne voie sa propre sœur, sa propre fille décéder sous les coups de son compagnon.


Oui c’est le cas extrême. Mais c’est vrai, s’ils ne l’ont pas vécu ils ne comprennent pas.

L.LT : Oui, c’est toujours les autres et puis quelque part peut-être qu’elles le cherchent bien. Regardez ce qu’il s’est passé récemment sur les tenues vestimentaires.


On va tous avoir une tenue républicaine ! Ça légitime les discours régressifs. Je n’ai pas vécu adolescent la révolution des années 60 / début 70 mais j’en ai été témoin. Je suis né au tout début des années 60. Quand je compare les époques c’est effrayant. La décennie des années 70 était beaucoup plus libre et tolérante. Mais je fais partie de ces crétins qui ont pensés que la liberté et la tolérance étaient acquises, qu’on ne pouvait pas revenir en arrière. Ce en quoi je me suis lourdement trompé et je ne suis pas le seul. Une grande partie de ma génération s’est plantée.


Avez-vous des exemples concrets pour montrer la régression de la liberté de la femme ?

L.LT : Pour continuer sur les tenues des femmes, dans les années 70 si une femme portait une mini-jupe, elle était à la mode, affichait une forme de liberté. On ne la prenait pas pour une salope. Ça ne plaisait pas à tout le monde parce que la France, comme tous les autres pays européens, était un pays conservateur, ne l’oublions pas ; mais la dynamique libérale - au sens sociétale du terme - était là. C’était sa liberté, c’était son choix et c’était son corps.


Revenons simplement à cette polémique sur la tenue dite républicaine. C’est quand même un exemple évident de régression. Aujourd’hui une femme qui porte une mini-jupe est sans doute plus souvent soumise à un jugement moral. On est clairement dans une période réactionnaire qui s’exprime par exemple sur la liberté de la femme. Mais sur bien d’autres domaines également. En France, il y a aujourd’hui 60 millions de procureurs et un recours réactionnaire à La Morale lorsque cela arrange le plus grand nombre…


Vous voyez cette régression de liberté à Villiers-le-Bel ?

L.LT : Villiers, comme d’autres villes similaires, est particulière à cet égard si l’on reprend l’exemple de la mini-jupe des années 70. La population a beaucoup changé. La petite bourgeoisie issue de la classe ouvrière des 30 glorieuses, plutôt libérale et ouverte, a peu à peu quitté la commune. Aujourd’hui la population est composée majoritairement de personnes issues de l’immigration de ces dernières décennies. Donc prétendre mesurer une évolution des mentalités serait un non-sens.


Ce que je peux affirmer en revanche, et cela peut sembler paradoxal, c’est que l’origine géographique, culturelle, la foi – ou pas – des beauvillésois de « toutes les couleurs » dans les années 70 et 80 n’étaient jamais appréhendés comme un problème. Non pas par conviction idéologique : juste on s’en foutait ! A Villiers comme ailleurs, on observe depuis 20 ans un repli communautaire, qui a de multiples origines à la fois liées à notre histoire coloniale et post-coloniale et à la quête identitaire que cette histoire a suscité, mais aussi aux grands mouvements migratoires internationaux. Le résultat de ce repli n’est pas franchement libéral. Si l’on « ajoute » à ce mouvement le développement du ressentiment réactionnaire que je viens de mentionner, y compris dans la petite bourgeoisie dont je parlais il y a deux minutes… l‘ambiance est plombante. Pour la dépasser, nous avons absolument besoin de parler, d’échanger, sans juger hâtivement l’autre. On pourrait aussi sans doute se demander au final - et sans mauvais jeu de mots avec le thème central de notre échange - « à qui profite le crime » ? Qui a intérêt à ce que nous ayons de l’Autre une perception caricaturale et jugeante ?


Pour en revenir et terminer sur la campagne « Paroles d’hommes ». Avez-vous commencé ici un travail de fond pour petit à petit sensibiliser les hommes ? Va-t-il y avoir une suite ?

L.LT : On a des collègues à la mairie et une élue qui font des actions sur les violences conjugales et l’égalité hommes / femmes toute l’année. Sur la partie communication, je suis en train de bosser sur une campagne, toujours avec le même photographe. Il n’y a plus d’hommes cette fois, c’est un autre axe. Mais rien n’est encore validé… nous verrons bien.


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